Annoncée de manière quelque peu racoleuse comme une «enquête sur un business un peu flou», l’émission Envoyé Spécial, sur la chaîne de service public France 2, «sobrement» intitulée «Des lunettes pas très nettes», était consacrée aux opticiens et à l’optique hier soir, 18 novembre. Le résultat est sans surprise, le reportage entièrement scénarisé a fait étalage de tous les poncifs du genre et recyclé tous les lieux communs accumulés sur le secteur depuis près de deux ans.
Monté comme un polar avec une «enquête» contre les «fraudes», mot-clé récurrent, il a donné la parole aux «bons chevaliers blancs » alors que les «méchants» opticiens restaient tapis dans l’ombre.
Le marché est présenté de manière rapide : un Français sur deux porte des lunettes, pour un prix moyen de 424 euros par équipement optique. Un prix annoncé d’emblée comme «cher», sans explication sur les coûts et la valeur ajoutée. Ce qui est sûr et certain, en revanche, c’est que les montures, fabriquées en Asie, sont «revendues 20 à 30 fois plus cher.» Pas moins !
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L’«enquête » débute par un reportage « glamour » chez Alain Mikli, le «Lagerfeld de l’optique.» Alain Mikli qui «travaille à l’ancienne» pour les stars. Après cet épisode «paillettes», qui accrédite l’idée d’une industrie du luxe, on rentre dans le dur : le nombre d’opticiens ayant doublé en dix ans, avec un «opticien tous les 100 mètres dans certaines villes», la «concurrence est féroce.» Et les enseignes se livrent «une concurrence à la limite de la légalité.» Le genre d’expression qui ne mange pas de pain ! Et exonère de toute démonstration puisqu’on est «à la limite.» (On ne serait pas « à la limite» de la diffamation ?)
Allons voir de plus près ce qui se passe. Il est temps de se saisir de l’incontournable caméra cachée. Le polar continue. Arrivent les images floutées pour plus de dramatisation. Visite anonyme chez des opticiens qui «basculent» une partie du montant des montures sur le prix des verres. Un moyen de «démontrer» comment «des» opticiens, pour un chiffre plus précis il faudra repasser, profitent de l’assurance puisque «la majorité de la lunette est prise en charge par l’assureur.» Une «fraude généralisée», nous annonce-t-on.
Marianne Binst : « ce n’est jamais l’assureur qui paye,
c’est toujours l’assuré.»
Arrive le premier des «chevaliers blancs» : Santéclair, un réseau de «1 300 opticiens.» Le bon assureur qui, grâce à «d’anciens» opticiens, «traque la fraude» et tente avec vaillance de remettre de l’ordre. Marianne Binst, directrice de Santéclair, a revêtu, pour la circonstance, le costume de chef de la communication, doux euphémisme pour responsable de la propagande, et se pose en défenseur des intérêts des consommateurs et de l’assuré dont la cotisation augmente chaque année en raison de tous ces abus. C.Q.F.D.
Elle parle d’or : «ce n’est jamais l’assureur qui paye, c’est toujours l’assuré.» On s’en serait douté après l’enquête de «Que Choisir ?» qui note une augmentation de 44 % des primes pour une augmentation de 27 % des prestations de remboursement ! Le reportage montre comment l’assureur vertueux se décarcasse pour mettre fin à cette fameuse « fraude»et découvre même des ventes fictives. Au point de devoir radier des opticiens ! Pas moins de deux par mois… (si on fait bien les comptes 24 par an pour 1 300 adhérents, annoncé dans le réseau soit moins de 2 %. Pour une «fraude généralisée» c’est un peu court, non ?) L’ «enquête» se poursuit. Toujours en caméra cachée, un nouveau personnage, fait son entrée «l’ophtalmologiste douteux», pas encore apparu au casting. C’est lui qui permet de faire rembourser des solaires par l’assureur.
Arrive le second « chevalier blanc » : Laurent Lévy, le président d’Optical-Center, qui «part en croisade» , «attaque toutes les grandes enseignes», et a réussi à faire condamner, sans la nommer, une grande enseigne. Ce dernier annonce haut et fort qu’«il [nous] reste à attaquer 5 200 opticiens indépendants.» Pas moins !
Survient un reportage sur la «relocalisation» de la production des montures avec Philippe Peyrard (Atol) suivi d’ un petit tour à Aubervilliers, en caméra cachée toujours, où viennent s’approvisionner les opticiens en produits bas de gamme revendus, avec bien évidemment des marges astronomiques. On en vient à s’interroger sur la survivance de l’industrie lunetière et la survie des filiales de grands groupes européens de lunetterie en France.
Seul discours positif à propos des opticiens le constat qu’Internet «ne remplacera pas de sitôt les opticiens», dont le métier et les années de formation sont réduits en tout et pour tout à la prise de mesure de l’écart interpupillaire…
Seul avantage de ce type d’émission, concentré d’autres déjà vues avec les mêmes acteurs : on n’est pas obligé de la regarder pour l’avoir vu ! Tous les reportages sont sur le même format et le même scénario «dramatique.» Le contenant, la forme, l’emporte sur le contenu, le fond. Ce n’est pas de l’information c’est du spectacle ! À partir d’un point de vue unilatéral, prédigéré. Les 3,5 millions de téléspectateurs en seront-ils dupes ? Pas certain.
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